Sur les hauteurs de Sunset Boulevard, entre les palmiers californiens et les reflets dorés de la ville, trône un bâtiment étrange : néo-gothique, silencieux, mystérieux. Le Château Marmont ne brille pas. Il absorbe. Il ne cherche pas à séduire. Il attire. Et depuis près d’un siècle, il incarne le paradoxe d’Hollywood : l’excès caché sous la discrétion, la gloire camouflée derrière les volets fermés.
Une folie européenne née à Los Angeles
L’histoire commence en 1927, à une époque où Los Angeles explose sous la fièvre du cinéma muet et des fortunes nouvelles. Un avocat nommé Fred Horowitz imagine alors un bâtiment radicalement différent de tout ce que la ville connaît : un château inspiré de la Loire, avec tours crénelées, petites fenêtres et façades crayeuses. Il l’imagine d’abord comme un immeuble de standing pour résidents fortunés.
Mais après le krach de 1929, l’édifice devient un hôtel d’appartements, transformé avec soin : chaque unité possède sa propre cuisine, son entrée privée, ses espaces de vie. Le concept est idéal pour les stars du cinéma, qui veulent vivre cachées dans la lumière.
Le Château Marmont est né.
La naissance d’un refuge
Dès les années 30, le Château Marmont attire une clientèle singulière : des acteurs entre deux tournages, des écrivains alcoolisés, des producteurs en fuite ou des amantes qu’on ne doit pas voir. L’endroit a une qualité rare à Hollywood : il se tait.
Greta Garbo s’y isole. Vivien Leigh y rencontre Laurence Olivier. Clark Gable y monte clandestinement avec Jean Harlow.
Et lorsque les studios veulent protéger la réputation de leurs vedettes, ils préfèrent les loger ici plutôt qu’au Roosevelt ou au Beverly Hills Hotel.
L’hôtel devient un sanctuaire discret, un sas entre la célébrité publique et les blessures privées.
L’époque des excès : rockstars, drogues et légendes
Les années 60 et 70 sont celles de la bascule. Hollywood décline, mais le rock s’empare de la ville. Et le Château Marmont devient le quartier général du chaos créatif.
Jim Morrison, leader des Doors, y saute par une fenêtre (et survit).
Led Zeppelin aurait fait entrer ses motos dans le lobby.
Hunter S. Thompson y écrit, boit, crie.
Lindsay Lohan y ruine sa suite.
Britney Spears s’en fait interdire l’entrée.
Heath Ledger y médite des rôles intenses, avant de s’éteindre quelques semaines plus tard.
Le Château, lui, reste immobile, impassible, enveloppant. Il ne juge jamais. Il accueille les effondrements comme les triomphes.
Une chambre pour s’oublier
Parmi les figures les plus marquantes de l’histoire du Château, F. Scott Fitzgerald tient une place à part. Brisé par Hollywood, ruiné, il loue une chambre en 1937. Il est malade, solitaire, humilié. Il y corrige des scripts sans conviction. Mais c’est aussi là qu’il commence The Last Tycoon, son roman inachevé sur le rêve américain.
Un demi-siècle plus tard, Sofia Coppola s’inspire de cette atmosphère pour tourner Somewhere (2010), chronique douce-amère d’un acteur vidé par le succès. Tout se passe dans une suite du Château. C’est une boucle : Hollywood qui s’observe dans son miroir le plus intime.
Le dernier hôtel indépendant de Los Angeles
En 1990, André Balazs, entrepreneur new-yorkais, rachète l’établissement. Il comprend tout de suite que le Château Marmont n’est pas un hôtel à transformer. C’est un hôtel à préserver. Il ne rénove pas, il restaure. Il n’investit pas dans des spas ou des rooftops clinquants. Il garde les cuisines dans les suites. Il laisse le silence dans les couloirs. Il protège l’aura du lieu, comme on protègerait un monastère d’artistes.
En 2020, il annonce vouloir transformer l’hôtel en club privé, réservé à quelques membres triés sur le volet. Tollé. Les habitués crient au sacrilège. Il revoit sa copie. Le Château redevient un hôtel, mais à sa façon : sous les radars, sans publicité, sans storytelling fabriqué.
Pourquoi ce lieu reste unique
Le Château Marmont n’a jamais été un palace. Il n’a jamais été un produit.
C’est un abri pour les âmes fébriles, un théâtre invisible, un couloir vers soi-même.
Il fascine parce qu’il incarne le côté obscur et sublime d’Hollywood : celui des artistes perdus, des passions dangereuses, des identités troublées. Il résiste au tourisme de masse, aux campagnes Instagram, aux rénovations destructrices.
C’est l’un des derniers endroits où l’on peut encore s’éclipser.









Laisser un commentaire