Somewhere : un palace en guise de prison dorée

Il vit à l’hôtel. Mais ce n’est pas un homme d’affaires en déplacement. Ce n’est pas non plus un touriste, ni un client de passage. Johnny Marco, star de cinéma, habite la suite 59 du Château Marmont, légendaire hôtel sur Sunset Boulevard, à Los Angeles.

Chaque matin, il se réveille seul dans des draps froissés. Il boit. Il fume. Il attend que le temps passe. Dehors, tout le monde le connaît. Dedans, il ne se connaît plus lui-même.

Un hôtel mythique pour une vie sans cap

Somewhere (2010) est un film à contre-courant. Sofia Coppola y filme le vide avec une tendresse glaçante. Le Château Marmont n’est pas un simple décor : c’est le personnage central du film. Un hôtel chargé de fantasmes hollywoodiens, de scandales et de fantômes — là où James Dean a séjourné, où John Belushi est mort, où les célébrités se cachent à la vue de tous.

Mais pour Johnny Marco, le Château Marmont n’est plus un refuge, ni un luxe.
C’est un espace figé, où les journées se répètent sans différence.
Les stripteases privés se succèdent sans désir.
Les messages laissés sur son téléphone n’ont aucun poids.
Il flotte, prisonnier d’un confort anesthésiant.

Quand l’hôtel devient un cocon étouffant

L’hôtel a longtemps été un symbole de liberté dans l’imaginaire collectif : on y passe, on y choisit ses vues, ses nuits, ses rêves. Dans Somewhere, c’est l’inverse.

Johnny ne fait aucun choix. Il est assigné à résidence dans un palace de rêve.
Le service est impeccable. Tout est disponible à portée de main.
Mais c’est justement ce trop-plein qui le vide.

Il mange seul. Il dort seul. Il n’a besoin de rien — et c’est précisément ce qui le tue à petit feu.

L’hôtel devient le théâtre d’un dérèglement existentiel.
Il bloque l’évolution du personnage, comme un décor parfait qui interdit toute imperfection, toute cassure, donc tout mouvement.

La fille, l’intrusion salutaire

Un jour, Cleo, sa fille de 11 ans, arrive pour passer quelques jours avec lui.
Elle aime les crêpes, la natation, les jeux vidéo. Elle n’a besoin de rien, sinon d’un peu d’attention.
Elle, seule, bouscule la géométrie du palace.

Dans la chambre, elle remet un peu d’ordre, d’enfance, d’odeur sucrée.
Dans la piscine, elle éclabousse le silence.
Elle transforme l’hôtel en lieu habité.
Et Johnny, peu à peu, sort de son coma doux.

Le Château Marmont, sans changer, devient alors un terrain de réconciliation timide. Un espace où le silence n’est plus vide, mais fragile. Où chaque geste, chaque regard, semble compter à nouveau.

L’hôtel comme espace intérieur

Sofia Coppola filme l’hôtel comme elle filme l’âme de Johnny : minimal, répétitif, déconnecté.
Il n’y a ni excès de dialogue, ni drame visible.
Juste le bruit d’un moteur, d’un projecteur, ou d’un ascenseur.
Et pourtant, chaque plan est lourd de sens.

Le Château Marmont est le miroir de la célébrité creuse.
C’est un palace devenu cellule. Un confort devenu piège.
Et comme souvent chez Coppola, le luxe est un décor qui ne suffit plus à cacher la solitude.

À retenir

  • Somewhere raconte l’errance d’une star dans un hôtel mythique devenu son refuge et sa prison.
  • Le Château Marmont incarne une idée moderne de l’hôtel : le lieu de la répétition, du vide, et de la déréalisation de soi.
  • L’arrivée de sa fille redonne au palace un semblant de vie, de désordre, d’amour.
  • L’hôtel n’est plus un simple espace fonctionnel : il devient le reflet exact de l’âme de celui qui l’habite.
  • Sofia Coppola renouvelle ici la figure de l’hôtel au cinéma : non plus lieu de passage, mais lieu de stagnation psychologique.

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