Il est rare qu’un film donne autant de personnalité à un lieu. Et pourtant, Shining (1980), l’un des chefs-d’œuvre les plus glaçants de Stanley Kubrick, ne serait rien sans l’Overlook Hotel. Ce palace perché dans les montagnes du Colorado incarne à lui seul la bascule entre l’hospitalité et l’hostilité. Plus qu’un décor, l’hôtel devient personnage, labyrinthe mental, entité malveillante et mémoire du mal.
L’hôtel, labyrinthe psychique
Dès les premières scènes, l’hôtel fascine : immense, vide, feutré. Un lieu conçu pour accueillir, mais qui devient lentement oppressant. Kubrick transforme l’Overlook en un espace mental, où chaque couloir semble vouloir avaler ses personnages. Le tapis géométrique, les ascenseurs écarlates, les salons trop grands pour être chaleureux : tout concourt à l’étrangeté.
Ce n’est pas un hasard. L’Overlook est inspiré de plusieurs lieux réels, notamment le Timberline Lodge (en Oregon) pour les extérieurs, et d’autres hôtels historiques de luxe pour les intérieurs. Les décors construits en studio (notamment à Elstree, en Angleterre) sont volontairement incohérents sur le plan architectural, renforçant cette impression de dédale onirique.
Un huis clos de l’âme
L’histoire est simple : Jack Torrance, écrivain raté et ancien alcoolique, devient gardien d’hiver de l’hôtel. Il s’y installe avec sa femme et son fils pour quelques mois, le temps de se consacrer à l’écriture. Mais peu à peu, l’hôtel s’immisce en lui. Ou peut-être n’était-il déjà qu’un reflet de sa folie ?
L’hôtel, ici, agit comme une loupe. Il amplifie ce qui sommeille chez chacun : les non-dits, les blessures, les violences enfouies. C’est le grand pouvoir du lieu hôtelier : il n’est qu’un passage, mais il peut garder en lui les traces de ceux qui s’y perdent.
L’hospitalité renversée
Kubrick détourne les codes de l’hôtellerie. Le concierge accueillant devient un fantôme inquiétant (Delbert Grady), les salons luxueux accueillent des fêtes d’un autre temps, figées, répétitives. Le service devient servitude, et l’hôte, un prisonnier.
On retrouve dans Shining ce vertige propre à l’hôtellerie : cette idée qu’un même lit peut accueillir mille inconnus, mille histoires. Ici, ces histoires ne s’effacent pas : elles s’accumulent et hantent les lieux. Le film interroge la mémoire des murs. Et si l’hôtel se souvenait de tout ? Et si ses tapis absorbaient le sang versé ?
Un hôtel mythique devenu réel
Depuis la sortie du film, des milliers de passionnés se rendent au Stanley Hotel, dans le Colorado, qui a inspiré Stephen King. L’établissement joue désormais de cette réputation, avec des visites “hantées” et des projections spéciales du film.
Kubrick, quant à lui, ne voulait pas d’un hôtel réel. Il en a inventé un, pièce par pièce, au millimètre. L’Overlook Hotel n’existe pas, et c’est sans doute ce qui le rend si obsédant.
Shining ne parle pas vraiment de fantômes. Il parle de mémoire. Celle que l’on veut oublier, celle que les lieux ravivent. Pour un blog consacré à l’histoire de l’hôtellerie, Shining est une pierre angulaire : il rappelle que l’hôtel est un décor fertile, mystérieux, qui peut accueillir les fantasmes comme les terreurs.
L’Overlook est peut-être la version la plus pure du “lieu de passage” : on y vient, on s’y perd, on n’en sort jamais tout à fait.









Laisser un commentaire